Plongée vers le ciel

 

 

...et la lune était indécente de clarté. Les galets et les rochers brillaient -alternance de matité  et de reflets dans ma nuit claire. La ligne droite d’un avion traçait un diamètre impeccable traversant le halo de ce soleil nocturne. L’espace de trois secondes ce bijou méchant de perfection m'a offert la vision d’une fibule géante dans le ciel d’un amour qui n'a pas éclos. Je l'ai tué cette nuit en écoutant la mer respirer l'espoir qui nous liait. Les éoliennes les balises la lune faisaient trembler entre ciel et eau des lueurs incertaines. J’écoutais le flux et le reflux.

 

TEXTES

1966-2016 - colères-

« Chopin’swaterloo, Arman»

 

Je suis devant ce grand panneau peint  rouge, dans la salle de musée déserte, art contemporain.

Personne derrière moi, personne à mes côtés, « Chopins’Waterlo« et moi.

 

« Chopin’S Waterloo » est accroché au centre Georges Pompidou. C’est un grand assemblage d’Arman.Les morceaux  d’un piano à queue y sont collés et vissés, après que l’instrument eut été disloqué en public.

 

La première fois que je suis venue au centre Pompidou  je me suis sentie tout de suite protégée- j’ai monté et descendu les étages dans les escalators plusieurs fois pour redécouvrir à différentes heures du jour  la terrasse du niveau supérieur et y retrouver Paris. Mon père aimait la lumière de Paris ; Il partait de chez nous souvent pour passer plusieurs jours à Paris. Il logeait dans un hôtel ; Il nous quittait. Il n’aimait pas nous quitter..Il n’aimait pas rentrer ; quand il était chez nous sa colère rampait le long des murs et habillait les espaces ou il se trouvait. Elle le précédait et l’enveloppait ; elle restait comme un parfum quand il avait quitté la pièce ; elle faisait trembler ma mère – la main de ma mère se crispait dans la poche de sa blouse et elle triturait les miettes de sa colère à elle, en silence, dans sa poche, du bout de ses doigts travailleurs, pendant qu’il criait sa colère – à propos de tout

Un pot de moutarde

L’homélie du dimanche

Le catéchisme inexact

Le nez d’un quartier de camembert ou de brie ou de morbier

Un disque vinyle mal rangé dans sa pochette

Une phrase  articulée difficilement par un de ses enfants

Mon père était un homme en colère. Un homme de colère. Un homme nourri de colère.

 

La colère n’est pas un état provisoire. Ce n’est pas vrai. C’est marqué dans le Larousse mais je ne crois plus au Larousse. Tant pis pour le dictionnaire.

 

« Chopin’sWaterloo » sur son fond rouge, me met devant la colère.

Le clavier me fascine.Il est tout bousillé.

 

(A la droite du clavier il  y a des paquets de bonbons ouverts ; tu  ne connais pas ces bonbons-la ; il y a des escargots au réglisse, des carambars, et des bonbons gélatineux. Ils sont posés au loin de ta main droite. A la droite de ta main droite.

Au loin de ta main droite.

Si tu veux en prendre un il faudra que tu demandes la permission. Tu ne sais pas quand tu peux demander la permission. A la fin de l’exercice, à la montée de la gamme ? Tes sœurs, qui sont plus avancées, étant plus âgées, montent leurs gammes sur quatre octaves. Tu n’en fais que deux souvent. Devant toi il y a la méthode Hamon et une partition de Czerny. Avant d’apprendre un morceau  il faut en passer par ces exercices.

Quand tu montes la gamme tu sais qu’au bout de l’octave il y a un bonbon.

Les bonbons ne sont permis que le dimanche, un après le repas du midi. Ils sont dans le tiroir du buffet de la salle a manger. Tout ceux qui ne s’y trouvent pas sont illicites, clandestins, sans domicile fixe et donc défendus. Ce ne sont pas des gélatineux, des réglisses, des transparents et mous et colorés. Ce sont des acidulés ou, plus modernes, des caramels mous aux goûts de fruits. Le plus embêtant ce sont les carambars au bout de ta main droite, parce qu’ils sont emballés et qu’il faudra que le bruit du papier d’emballage soit le plus discret possible.

Tu ne sais pas quand tu auras le droit de  prendre un bonbon. Cela dépend de son bon vouloir.

Tu montes la gamme par demi-tons. 

Ce n’est pas facile de coordonner droite et gauche. Parfois l’une prend le devant et rattrape dangereusement l’autre. (Une de tes sœurs joue un morceau que tu n’identifies pas. Mais elle passe la gauche par-dessus la droite pour toucher deux notes dans les hauteurs et cela te fascine.C’est peut-être de Liszt.Tu guettes de longues minutes pour la regarder comme  si tu en avais le droit mais tes sœurs n’aiment pas que vous restiez les écouter.)

Tu montes donc la gamme par demi-tons ; tu préfères les demi-tons aux tons, la gamme se monte lentement comme un escalier, comme les marches de ciment du début de la côte trompe-souris. Cela te rappelle aussi certaines marches du sentier des douaniers que tu montes en sautillant. Une planche de bois gris, une marche de sable blanc, une noire une blanche.

Et puis tu arrives à la marche finale, celle du bord du clavier en haut à droite, ou sont posés les bonbons. Est-ce que tu en auras un ?

 

La porte est fermée ou poussée au maximum pour ne pas nous déranger. Ton professeur de piano est très strict là-dessus et ta maman pense qu’il ne faut pas gêner la leçon. Nous sommes dans une chambre petite, au dernier étage d’un immeuble. Il y a de la place pour attendre ton tour sur le bord du lit impeccablement fait. Tu attends, ta sœur va avoir droit aussi à un bonbon)

 

Devant Chopins’Waterloo je joue du regard sur le clavier bousillé la mélodie de mon enfance.

 

(Tu as eu le droit de prendre un bonbon. Tu le mâches doucement en rejouant le passage sur lequel tes doigts glissent mal. Un mouvement léger  écarte un tissu que tu portes. Tu te raidis un peu, tu n’es pas bien assise, tu glisses un peu et de toutes les façons tu portes une jupe parce que les filles portent des jupes. Sous ta cuisse se trouve l’épaisseur d’une main d’homme. Le professeur de piano est un homme à la voix douce qui ne se fâche jamais quand tu ne réussis pas l’accord un peu compliqué pour tes doigts de petite fille. Parfois il se penche à ton oreille «  tu ne le diras pas à ta maman ? »)

 

Je suis devant Chopins’Waterloo et l’œuvre est assez grande pour qu’elle emprisonne mon regard ; je n’en vois pas les rebords. Je suis au milieu des débris du piano. Au milieu du piano. Dans le piano et les cordes déchirées.

 

( Le professeur de piano s’écarte un peu et se redresse. Sa main revient lentement sur ses genoux, il range ses longs doigts à côté des tiens qui sont fins.  De l’autre main il prend un bonbon qu’il te tend en silence ; tu n’as jamais le droit de manger des bonbons sans permission maternelle et tu es contente qu’il t’en propose si vite un deuxième.

Un jour ta maman rentre à l’improviste. Tu te dis : pourvu qu’elle ne remarque pas que j’ai un bonbon entre mes molaires, celui-là est difficile à mastiquer et je n’aurai pas le temps de l’avaler si elle me pose une question. Tu connais le mot « molaire » parce que vous avez tous beaucoup de vocabulaire.Nous lisons tout le temps.. Le professeur sourit à ta maman après avoir reposé très vite et très silencieusement sa main sur sa cuisse.

 

C’est défendu de manger des bonbons en dehors du dimanche.

 

Et surtout pendant l’avent ou le carême.

Ta sœur et toi en êtes bien marries.)

 

C hopins’Waterloo, c’est la musique brisée de la vie désabusée, de mon père, la carrière qu’il avait ratée disait-il,les prêtres qui ne suivaient pas ses conseils, les journalistes qui n’écoutaient pas ses conseils, les enfants qui ne savaient pas tenir des conversations d’intérêt général à table , qui ne le lisaient pas. C;'était  un  homme bruyant qui parlait très fort. Il ne pouvait  pas être avec nous et il souffrait de ne pas pouvoir rester avec nous.

 

Ton professeur de piano est d’une discrétion exemplaire.  Sa main aussi. Sa voix aussi quand il se penche à ton oreille, a laquelle il souffle doucement.Mais tu n’as pas le droit de manger des bonbons et il faudra que tu finisses par l’avouer, que tu es gourmande et que tu manges des bonbons en dehors des jours permis. Celle de tes sœurs qui attend assise au bord du lit  est du même avis. D’ailleurs, en tant que grande sœur, c’est elle qui a osé exprimer tout haut ce que tu penses.

 

Nos sœurs aînées : vous n’en  parlerez jamais, d’accord, jamais. C’est nous qui  allons en parler à Maman.

 

Mon père est un homme que nous craignons. Ses colères sont brusques et pour nous inattendues. Nous n’en connaissons pas les raisons et n’en maîtrisons pas les éclats. Nous courbons le dos et cherchons en nous les mots à dire pour ne pas empirer les siens. Parfois l’absence de mots laisse trop de place aux siens.

 

Tu sais que nos sœurs ont

parlé.

 

Quelque chose de grave est en train de se passer. Nous sommes peut-être dimanche, il n’y a pas de leçon de piano et mes sœurs chuchotent entre elles que le professeur de piano doit venir. Nous n’avons pas de raison d’avoir une leçon maintenant. Ou alors les parents ont décidé qu’il y en aurait des supplémentaires ? Mais pas le dimanche, c’est impossible le dimanche, le dimanche est jour de repos. Je n’aurais pas dû parler à mes sœurs des bonbons. D’ailleurs nous ne sommes peut-être pas dimanche.

 

Le professeur de piano est collé contre le mur. Nous voyons ses pieds, puis ses jambes, puis ses mains pendant que nous montons les marches jusqu’au palier. Nous rentrons  et il nous attend. Mon père accélère ses pas ; Il monte vite, il est sportif et il enjambe toujours les marches deux par deux. Maman aussi. Il marche sur le palier jusqu’au professeur de piano. Quelque chose me dit qu’une colère immense et tonitruante se prépare. A la façon dont mon père sert les mâchoires, à la façond ont il sort son portefeuille, à la façon dont il l’ouvre devant l’homme debout, les mains ballantes, l’épaule contre le chambranle et le dos appuyé contre le mur perpendiculaire à la porte d’entrée de l’appartement.

 

Mon père dit - très bas-, les mâchoires crispées, quelques mots qu’il fait tomber le long de sa langue comme un crachat aux pieds du professeur de piano. Je ne comprends pas tout. Le professeur de piano tremble, il a un mouvement du cou   son crâne brille vaguement sous le puits de lumière qui éclaire le palier du dernier étage. Il baisse les yeux, il prend l’argent qui glisse vers le sol, il passe devant nous les yeux au sol et il dégringole l’escalier très vite sans dire au revoir à aucun de nous.C’est la défaite, la déroute, le repli. C’est son Waterloo à cet homme.

 

Il n’y a pas eu un cri, pas une injure, pas un mot  dit fort, pas de gesticulation, pas de discours bousculé et impératif.. On ne reparlera  jamais des bonbons interdits.

 

Il  nous restera Chopin.

 

 

 

 

 

 

 

«  les féveroles d’hiver"

 

Nous sommes les petits les sans grade les riens les vieux

Les vertueux les besogneux

 les arracheurs de salaire les collés à la terre

 

Nous sommes les appelés

Les obéissants les vieux les pelés

Le peuple. Les éteints. Les auditeurs des volontés des puissants,

Des tueurs. Les gagne-rien. Les mangeurs de pain.

 

Nous sommes les allumeurs de bougies les perdus dans l’hiver

En soufflant sur les cendres rougies je rallume le feu

Je retourne la terre

Je tue le temps j’enterre l’ hiver »

 

Journal, novembre 2011