Pourquoi est-ce que je reprise moi aussi, mais dans les épaisseurs d’encre…

 

 

Les raccommodages

 

 

 

A la maison le panier absent laisse déborder les chaussettes et les habits légers que j’y avais déposé. Sur la table cirée le chat s’amuse avec les boules de tissu gris, laines amochées, accrocs dans les guêtres, se jouant du gris.

 

Ma mère en nous quittant me laisse des tas légers et sombres de vêtements ordinaires à repriser, à raccommoder, à rouler, à surfiler, à surjeter.

 

 

J’ai appris à broder, à coudre, à surfiler, à tricoter. Tout ceci ne m’a pas servi à grand-chose jusqu’à il y a quelques mois et c’est devenu indispensable un jour, je ne m’imaginais pas arriver à l’ehpad sans mon sac bleu en serge épaisse dans lequel la pelote d’épingle, les ciseaux fins, les paires de chaussettes, les bas de pantalon, les gilets privés de boutons jouaient un rôle essentiel.

 

 

Parfois je trouvais Maman penchée avec agacement sur ses chevilles. Elles étaient douloureuses. Maman cherchait à en atténuer cette douleur en se concentrant sur un toucher qu’elle avait encore, bien qu’elle se plaigne de l’insensibilité de ses doigts, en s’exerçant à la préhension du tissu du pantalon entre ses doigts/Toucher des étoffes lui rappelait son activité de couturière.

 

 

Combien de fois aura-t ’elle cousu pour nous six, pour son mari, pour sa mère, pour d’autres encore.

 

 

Alors elle attrapait le bas du pantalon en jersey mélangé, un tissu prévu pour les personnes âgées, un matériau qui passe à la machine à 60 degrés vous comprenez au cas où, on ne peut pas faire des machines séparées, oui mais les pulls fins qu’on lui achète alors ? Aussi à 60 °? Ah c’est comme çà on n’y peut rien. C’est pareil pour tout le monde.

 

C’est pareil pour tout le monde.

 

 

 

Maman a déchiré le bas du pantalon pour libérer ses chevilles douloureuses et pour sentir entre ses doigts LE tissu avec lequel elle joue. Je sors mes outils de couture et un chemisier avec un accroc, un linge de maison, que je glisse entre ses paumes en lui disant tu veux m’aider à le plier ?

 

Elle le plie, le déplie, le replie et je m’assois à côté d’elle avec l’œuf à repriser.

 

Nous ne parlons pas forcément.

 

Parfois quand j’arrive elle dort, ou somnole. Je ne dis rien, je tire ma chaise à côté de son fauteuil et je me mets à l’ouvrage. Combien de fois rentrant de l’école j’ai jeté mon cartable et je suis montée dans des escaliers, ou j’ai couru dans un couloir, pour être sûre qu’elle est là, assise, avec sur ses genoux l’ouvrage et ma grand-mère assise dans un fauteuil à haut dossier.

 

 

Maintenant je cours à l’ehpad pour aller m’assoir avec mes aiguilles mes fils mes pelotes de laine en espérant qu’elle somnole. Parce qu’elle me sourira en s’éveillant et que le sourire de ma mère, c’est ce qui me tient en vie.

 

Quand je m’assois à côté d’elle pendant que ses yeux restent fermés, attendant qu’elle détecte ma présence, quand j’enfile l’aiguille- je m’y reprends à dix fois – quand je m’assois à côté d’elle et que je l’écoute respirer, la nuque douloureusement penchée, j’entends à la variation de son souffle qu’elle va ouvrir les yeux et parce que je suis assise en silence avec de la couture elle va sourire. Elle sait avant d’ouvrir les yeux que je ne suis pas « assise la sans rien faire ». Elle sourit avant d’ouvrir les yeux.

 

 

 

Aujourd’hui je trace dans des encres épaisses des grilles, des huis, des barreaux soudés et tout d’un coup je réalise que je reprise. Je ne sais pas ce que je reprise. Je tisse même des languettes de papiers que j’ai peints avec ces mêmes encres brillantes et qui ne me conviennent plus, alors plutôt que de les jeter dans le poêle brûlant de l’atelier d’hiver je les tisse et les accroche dans l’atelier.

 

Combien de temps tisserai-je encore ma tristesse, combien de temps tisserai-je les minutes de l’absence, combien de temps dure un deuil, combien de temps a-t’on le droit de refuser les condescendances : à l’âge qu’elle avait- elle souffrait tant- c’est mieux pour elle- pourquoi tu es triste elle était très âgée – c’est dans l’ordre normal des choses.

 

 

Les liens que j’ai tissés avec ma mère sont faits de fil de fer coupant et de barbelé- on ne guérit pas de l’enfance- on ne guérit pas non plus de la mort de l’enfance.

 

Je continuerai mes reprises, mes tissages, mes vagabondages, mes longues marches inutiles dans le vent, la pluie et les chemins qu’elle aimait, aller-venues, marches parallèles, reprises pour raccommoder le sol sous mes pieds.

 

janvier 2020

 

 

 

 

 

La Biennale de Lyon a permis la confrontation de mouvements artistiques qui témoignent tous de la vitalité de la sculpture dans les ateliers d'artistes et dans les galeries.

 

http://www.sculpteurs-plasticiens.org/

 

Louisa Simon et moi-même jouons les prolongations au-delà de l'été 2019,  "les ateliers de Véronique" vous attendent pour une visite visuelle et gustative dans le cœur de la ville de Cholet.

Estampes, peintures acryliques et sculptures.

 

https://www.facebook.com/pages/category/Tea-Room/Les-ateliers-de-V%C3%A9ronique-2092360550985928/

 

bienvenue sur maruen-art.com-

L'écoulement du temps a une large part dans mon travail. Les matériaux que j'emploie comme les lieux où je me trouve transforment la grammaire de mon discours intérieur. La nécessité de nourrir les hivers pour reprendre la route varie l'apparence mais pas le noyau.

 

Je vous invite à découvrir le site qui présente ce travail.

 

  « DÉCOUVRIR QUE CE QUE TU POURSUIS S’ÉLOIGNE AU FUR ET À MESURE QUE TU PROGRESSES ET POURTANT DEVOIR CONTINUER DE PÉRÉGRINER, INÉVITABLE AMERTUME, MAIS SI TU LUI CÈDES TU N’APPARTIENS PLUS AU CHEMIN ».  

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- CHARLES JULIET (1934-)