enseignement

Juin 2020

La première heure de cours depuis douze semaines...

Post-confinement.

.Je ne les avais pas vus depuis presque trois mois.... Nous avions travaillé par serveur interposé entre nous, personne ne pensait avoir à vivre un jour une situation pareille dans notre petit cercle, comment voulez-vous enseigner les arts plastiques à distance...ils ont entre douze et quinze ans, ils ne sont pas venus au collège pendant plus de deux mois.

Un jour je reçois un mail qui m'informe de mon retour en " présentiel", et je me réjouis de revoir mes élèves de troisième et de cinquième au collège, qui m'ont envoyé avec beaucoup de constance des photographies, des dessins photographiés, des installations photographiées sous différents angles, des textes explicatifs, des " j'arrive pas à ouvrir", "le lien que vous avez envoyé il marche pas", "j'ai pas réussi à envoyer", " j'arrive pas à mettre la pièce jointe", " le format passe pas", et toute autre demande difficile à formuler pour eux et difficile à appréhender pour moi, ne sachant s'ils ont tenté par ordinateur fixe, et sous quel système, par smartphone, par tablette...

Un jour enfin donc, après ces douze semaines de confinement et quelques méchancetés gouvernementales sur l'inaction des enseignants  et leur situation de vacanciers, , je reçois un mail me demandant de revenir "faire cours" ( pour faire court, parce que les méandres de ces décisions ont été serrés et nombreux...)

Je pars donc de chez moi, j'arrive en retard parce que j'ai dû faire demi-tour récupérer mon masque que j'avais laissé accroché à sa place devenue habituelle, j'ai préparé évidemment un cours virtuel, une compilation d’œuvres sur les sujets étudiés, n'ignorant absolument pas,comme d'habitude, que je vais peut-être devoir adapter quelque chose de complètement différent: l'intérêt de ce métier étant bien celui-ci: s'adapter immédiatement à une situation imprévisible auparavant.

Je rentre dans la salle de classe, je leur souris, euh non. Je m'en étonne. Ils sont dans une salle de classe ordinaire, assis face à moi, situation exécrable, on leur a dit: vous avez cours d'arts plastiques dans la salle de classe. Ils sont perplexes, ils attendent. On se regarde. Je resouris. La salle est sombre.

Nous échangeons quelques phrases sur leur état d'esprit, leur joie de se retrouver, leur envie de se faire des câlins, l'inaction de leurs mains coincées dans les bras croisées, pfff, comment je vais faire me dis-je....

Je connecte le vidéoprojecteur, je récupère mes documents sur le serveur, je suis prête à leur parler des artistes qu'ils peuvent " mettre en lien" avec le travail effectué à la maison, c'est parti, je commence une phrase, je me tourne vers eux.

Mon masque me gêne, il fait trop chaud. Pour eux c'est pareil. Il fait toujours sombre pourtant les fenêtres sont grandes ouvertes et les rideaux tirés.

C'est alors que je me mets à rire, je retire mes lunettes et je leur dis " j'ai oublié que ce sont mes lunettes de soleil! J'avais l'air de quoi en Dark Vador?" J'avais mes lunettes sombres, ce masque qui nous empêche de nous sourire, ils ne voyaient pas grand-chose entre la frange et le cou.  Ça y est, ils s'agitent un peu, ils rient un peu, je vois les yeux plissés, écarquillés, les sourcils levés, nous nous sourions au-dessus du tissu.

"Dites, vous n'avez pas envie de sortir? On va travailler dehors. Prenez de quoi vous appuyer, vos crayons, des feutres, ce que vous voulez, des feuilles de dessin, des ciseaux. On va inventer".

A leur soupir de soulagement je me rends compte qu'ils appréhendaient vraiment cette heure d'arts plastiques à leur place, dans une salle où nous ne travaillons jamais.

Nous sommes dehors enfin, nous respectons la distanciation sociale, nous inventons des règles fugaces, nous dessinons des graviers, des feuilles de pissenlit, nous découpons des cadres pour le paysage, nous frottons des bords de mur, je pense à Albrecht Dürer, à Henri Cueco, à Paul Cézanne, à Max Ernst,à Daniel Buren, nous rions, ils se sentent libérés et me disent " déjà" lorsque je leur rappelle l'heure, le mot le plus sympa d'une heure de cours réussie....

 

 

 

 mars 2018

 

Adossé à la porte, l'homme en manteau court bleu marine, belle confection et finition soignée, frôle de son épaule le tissu vert, fatigué, de mon vieux manteau.Nous sommes dans le métro, balancés comme il se doit par le trajet du wagon. Nous parlons peu, le niveau sonore nous le permettant à peine, mais mes voisins de gauche s'entretiennent suffisamment fort pour que je puisse comprendre la totalité de la conversation, destinée à instruire un jeune homme d'une quinzaine d'années, cheveux bouclés et yeux en amande, qui écoute attentivement.

Ils parlent de la réforme de l'enseignement et de l'importance de la formation. Le jeune homme au manteau bleu,menton levé comme beaucoup d'hommes de petite taille le font, parle avec confiance et précision, certain de ce qu'il avance et très professoral.

Le troisième interlocuteur, lunettes cerclées de faux or et bouche aux angles attirés vers le sol sale, est en mode grognon et se plaint de l'inconsistance de l'enseignement et de l'absurdité du recrutement en université.

Je suppose que ce monsieur inconsistant et fâché et le petit barbu bleu étaient des élèves parfaits et sont des enseignants efficaces...

Aux mots " arts plastiques", je dresse l'oreille.

- De toutes les façons, une heure d'arts plastiques et de musique, cela ne sert à rien au collège. Tu as des souvenirs, toi?

-Oh non, de toutes façon, elle était nulle ma prof.

- C'est bien ce que je te dis.

( je me tourne vers le jeune homme qui m'accompagne:-j'aurais presque envie d'intervenir la- mais non laisse tomber ces gens n'ont pas d'importance )

Le barbichu bleu:

- Ce sont des matières qui prennent la place à d'autres, les fondamentaux voila l'importance pour le socle

( je reconnais bien là le jargon de l'Education Nationale)

et les fondamentaux c'est çà qui te préparera à l'université.Tu ne crois pas?

-Ben oui, dit le jeune homme,il faudra.

-De toutes les façons, avant la guerre, quinze pour cent des élèves avaient le baccalauréat,  ( y en a-t-il besoin?), maintenant ce sont quatre-vingt-pour-cent, c'est pour te dire, çà ne sert a rien,  grommelle la monture de lunette à la bouche désabusée.

-Ben oui, dit le jeune homme, pourtant il faudra.

( la remarque m'est sibylline, je regarde mon fils: -non mais je ne peux pas laisser dire, c'est complètement sorti du contexte- mais laisse tomber ils vont descendre à la prochaine)

- enfin tu es bien d'accord que çà ne sert à rien, on y apprend rien, pense aux sciences...

-Ben oui, fait le docile, il faut bien.

La rame s'arrête, nous allons à un concert, tiens justement...

(Ecoute zut, je m'y mets- naaaaaaaaaaan, sourit mon fils, allez on descend-t'exagères

J'avais le temps de les rattraper dans le couloir, on est descendu ensemble )

Eh bien tiens en descendant!

Je tombe sur une affiche qui met un peu de baume au coeur, et je me dis que l'obscurantisme , c'est quotidien, et çà va avec l'ignorance et l'arrogance.

 

 

" l'île-de-France s'affiche comme une terre de cultures! Arts plastiques, musique, spectacle vivant, cinéma...."

 

Adossé à la porte, l'homme en manteau court bleu marine, belle confection et finition soignée, frôle de son épaule le tissu vert, fatigué, de mon vieux manteau.Nous sommes dans le métro, balancés comme il se doit par le trajet du wagon. Nous parlons peu, le niveau sonore nous le permettant à peine, mais mes voisins de gauche s'entretiennent suffisamment fort pour que je puisse comprendre la totalité de la conversation, destinée à instruire un jeune homme d'une quinzaine d'années, cheveux bouclés et yeux en amande, qui écoute attentivement.

Ils parlent de la réforme de l'enseignement et de l'importance de la formation. Le jeune homme au manteau bleu,menton levé comme beaucoup d'hommes de petite taille le font, parle avec confiance et précision, certain de ce qu'il avance et très professoral.

Le troisième interlocuteur, lunettes cerclées de faux or et bouche aux angles attirés vers le sol sale, est en mode grognon et se plaint de l'inconsistance de l'enseignement et de l'absurdité du recrutement en université.

Je suppose que ce monsieur inconsistant et fâché et le petit barbu bleu étaient des élèves parfaits et sont des enseignants efficaces...

Aux mots " arts plastiques", je dresse l'oreille.

- De toutes les façons, une heure d'arts plastiques et de musique, cela ne sert à rien au collège. Tu as des souvenirs, toi?

-Oh non, de toutes façon, elle était nulle ma prof.

- C'est bien ce que je te dis.

( je me tourne vers le jeune homme qui m'accompagne:-j'aurais presque envie d'intervenir la- mais non laisse tomber ces gens n'ont pas d'importance )

Le barbichu bleu:

- Ce sont des matières qui prennent la place à d'autres, les fondamentaux voila l'importance pour le socle

( je reconnais bien là le jargon de l'Education Nationale)

et les fondamentaux c'est çà qui te préparera à l'université.Tu ne crois pas?

-Ben oui, dit le jeune homme,il faudra.

-De toutes les façons, avant la guerre, quinze pour cent des élèves avaient le baccalauréat,  ( y en a-t-il besoin?), maintenant ce sont quatre-vingt-pour-cent, c'est pour te dire, çà ne sert a rien,  grommelle la monture de lunette à la bouche désabusée.

-Ben oui, dit le jeune homme, pourtant il faudra.

( la remarque m'est sibylline, je regarde mon fils: -non mais je ne peux pas laisser dire, c'est complètement sorti du contexte- mais laisse tomber ils vont descendre à la prochaine)

- enfin tu es bien d'accord que çà ne sert à rien, on y apprend rien, pense aux sciences...

-Ben oui, fait le docile, il faut bien.

La rame s'arrête, nous allons à un concert, tiens justement...

(Ecoute zut, je m'y mets- naaaaaaaaaaan, sourit mon fils, allez on descend-t'exagères

J'avais le temps de les rattraper dans le couloir, on est descendu ensemble )

Eh bien tiens en descendant!

Je tombe sur une affiche qui met un peu de baume au coeur, et je me dis que l'obscurantisme , c'est quotidien, et çà va avec l'ignorance et l'arrogance.

 

 

" l'île-de-France s'affiche comme une terre de cultures! Arts plastiques, musique, spectacle vivant, cinéma...."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les enfants me font rire. C'est certainement pour cette raison que je reste la, malgré la lourdeur administrative, les réformes imposées, mal préparées, pédagogiquement mal expliquées, ce qui est un comble, même lorsqu'elles ont un sens adapté aux évolutions de la société d'aujourd'hui.


Les enfants me font rire. Même s'il y a toujours des collègues pour me demander depuis quand je suis professeur de dessin, si je travaille dans l’enseignement privé parce que le concours est plus facile que dans le public, si je peux, justement, faire un dessin, vite fait, pour une porte ouverte, des vœux de début d'année - et comment çà se fait que je connais quelque chose à l'informatique puisque - justement- je suis professeur de dessin.

 

Les enfants me font rire, de la sixième à la terminale, lorsqu'ils sont spontanés, lorsque  leurs écrits ou leur paroles me poussent à réfléchir

" autrement", lorsqu'ils créent, se laissent aller au bonheur de l'inattendu, et me surprennent, m'apprennent.

 

Lorsque les enfants ne me feront plus rire, que j'oublierai qu'en fin d'après-midi il est normal que les petits sautent d'impatience sur leur chaise, lorsque j'oublierai aussi  que mes propres enfants n'aimaient pas la langue de bœuf à la cantine, qu'une enseignante  désemparée m'a  suppliée de faire apprendre la grammaire à un de mes fils ( oubliant qu'il est déjà bilingue, mieux qu'elle-même), lorsque j'oublierai que c'est grâce à une institutrice douce qu'un de mes fils a accepté l'école, parce qu'elle le laissait lire dans son coin,j'arrêterai ce métier.

 

Les grands me font rire lorsque je lis dans une copie " on voit à leurs vêtements de fortune qu'ils sont pauvres ".

Quand je reprend le collier, je pense à leurs regards surpris, rafraîchis, lorsque j'éclate de rire devant eux.

Donc j'y retourne. Malgré.